De l’art de chercher … les moyens de travailler

Ces dernières années, j’ai développé une nouvelle approche expérimentale pour étudier la congélation, réorientant mes recherches de la science des matériaux (synthèse et mise en forme) à la physique, la matière molle et la biophysique. Nous avons mis quelques années pour obtenir la preuve du concept. Je bénéficiais alors d’un ERC Starting Grant et donc de temps et de moyens, deux ressources rares en ce moment. Beaucoup de potentiel sur cette nouvelle approche. 3-4 ans pour mettre au point la méthode et les outils expérimentaux, et un bel article dans Science en 2018 pour lancer ça.

La congélation et ce que nous étudions, l’interaction entre des objets (particules, gouttes, bulles, cellules) et des fronts de solidification, est un sujet d’intérêt fondamental comme applicatif couvrant de nombreux domaines, de la science des matériaux (alliage métalliques, monocristaux pour le médical ou la microélectronique) à la biologie (cryopréservation), la géophysique (congélation des sols), ou encore l’agroalimentaire.

A la suite de l’ERC, j’ai réussi à obtenir une bourse CIFRE sur le sujet, facilitée par mes relations étroites avec Saint-Gobain depuis plusieurs années, mon laboratoire de rattachement (une unité mixte CNRS/Saint-Gobain) étant alors localisé dans un de leurs centres de R&D. La thèse se termine cet automne et nous a permis de continuer d’avancer, avancées concrétisées notamment par quelques articles supplémentaires sur cette nouvelle approche, ouvrant de nouvelles portes, répondant à certaines questions, en identifiant de nouvelles. Une belle dynamique.

Je suis tellement emballé par l’approche et les nouvelles questions qui s’ouvrent que je décide alors de changer de laboratoire pour trouver un environnement plus adapté à cette réorientation thématique. La possibilité de changer de laboratoire est un des précieux avantages d’un poste de chercheur au CNRS. J’arrive donc en janvier de cette année à Lyon, à l’ILM, dans une équipe au top et un environnement stimulant.

Il n’y a évidemment pas de package d’accueil dans ces situations, pas de budget qui m’attend. Il faut donc trouver à nouveau des sous. Je passe donc plusieurs mois (dont 3 mois à plein temps environ) à préparer un dossier pour une bourse ERC Advanced Grant, l’excellence que l’on nous vend, le sésame qui ouvre toutes les portes. De quoi financer un projet conséquent pour cinq ans et apporter du beurre au pot de l’équipe et du laboratoire. Quand on a goûté à ces conditions de travail, on souhaite évidemment y revenir.

Je passe en novembre la première étape, très sélective. Bien. Recalé en mars à la deuxième étape, au début du confinement, malgré des retours globalement enthousiastes des rapporteurs externes, des seniors du domaine. L’appel est extrêmement sélectif. Bon. Notez qu’il y a maintenant cinq (ou sept) seniors du domaines (les évaluateurs du projet) qui savent mes plans à moyen/long terme, dont certain.e.s à qui j’ai « ouvert les yeux », d’après leur rapport d’évaluation.

Ayant un excellent candidat très motivé pour une thèse sur ce sujet, correspondant à la première partie du projet ERC, je dépose donc une demande de bourse à l’école doctorale. Candidate classé en liste complémentaire. Que deux bourses cette année. Mes collègues qui en bénéficient le méritent tout autant que moi ou plus, sans aucun doute. Le problème n’est pas la sélection, c’est que le nombre de bourses est vraiment trop bas. Il y en avait apparemment 7-8 il y a quelques années. 2 cette année. 2. Sauf désistement peu probable d’un.e des deux classé.e.s devant, c’est mort pour mon étudiant. On va lui trouver autre chose de bien ailleurs mais pour mon sujet, c’est mort.

On a voulu (imposé) l’autonomie des universités, l’excellence, toussa. On a donc mis des sous en local dans des trucs en X: labeX, ideX, tippeX (bon ok pas celui-là). Voyons voir. Idex de Lyon: pas d’appel en cours. Il y eu un appel pour faciliter l’accueil des nouveaux arrivants, mais pas en ce moment. 80k€ maximum, donc pas de quoi payer une thèse de toute façon (110-120k€ de salaire environné). A noter que c’est pour les nouveaux recrutés, donc pas sûr de pouvoir en bénéficier avec une mutation de toute façon.

On a aussi un labex à Lyon. Chouette!  Avec un appel à projets pour l’aide à l’installation des professeurs et directeurs de recherche recrutés ou en mutation. Parfait, c’est exactement moi, ça. Par contre, ça ne sera pas pour un laboratoire de mon domaine cette année, me dit-on quand je me renseigne. Encore raté. A défaut de mieux, je fais remonter une demande au CNRS pour un financement direct pour une thèse, soutenu par l’équipe et le laboratoire. Peu de chances que ça aboutisse—ça n’a jamais marché dans le passé—mais sait-on jamais? 🤞

Donc le sujet va s’arrêter dans l’immédiat, en attendant de nouveaux financements, alors que nous avions encore de l’avance, et que plusieurs groupes majeurs du domaines connaissent mes plans et les trouvent excellents. Je vais pouvoir me remettre aux expériences, certes, mais je vais surtout passer l’année à venir à principalement écrire de nouvelles demandes de financement, évidemment sans garantie que cela aboutisse. Je vais donc remettre une pièce dans la loterie de l’ANR, et sans doute d’autres appels. Région, Europe, accord bilatéraux, partenariats industriels, on va creuser de partout, comme d’habitude. Pour le sujet c’est très frustrant. Une nouvelle approche où nous sommes encore les premiers, et tout s’arrête alors que pas mal de concurrents connaissent maintenant mes idées.

J’ai déjà eu cette situation il y a quelques années, où suite à la thèse de Florian Bouville (une thèse CIFRE) et à de superbes résultats, je n’ai plus eu de financements pour poursuivre dans la lancée. 2 ans avant de retrouver un financement ANR—ce qui est en soit une bonne performance d’ailleurs. Entre temps plusieurs laboratoires nous sont passés devant et ont publié.

Personnellement, je ne suis certainement pas le plus à plaindre, et le but de ce post n’est pas de râler pour trouver un financement pour cette thèse (faites-moi quand même signe si vous voulez faire du mécénat, hein). J’ai un poste pérenne, j’ai été promu directeur de recherche il y a 3-4 ans donc je n’attends pas de promotion dans l’immédiat, mais mes travaux prendront du retard. Et je vais passer une fois de plus une partie importante de mon temps (donc de vos impôts) à chercher … le moyen de pouvoir travailler.

Je ne me considère certainement pas comme plus excellent que mes collègues, mais je coche une bonne partie de ce que nos dirigeants nous rabâchent comme étant l’excellence, ayant par exemple déjà bénéficié d’un ERC, et publié plusieurs fois dans ce que l’on présente comme étant la crème des journaux (voilà un autre débat). Si avec cette visibilité je peine comme ça pour trouver un financement, je vous laisser imaginer la situation de la majorité de mes collègues. Courant année après année après des financements hypothétiques et dont la sélectivité ne sert qu’à cacher un sous-financement désormais critique et quasi généralisé.

Mais la réalité de la recherche en France aujourd’hui, c’est celle ci. Nous passons notre temps à courir après des financements aléatoires. La faiblesse (ok, quasi-disparition) des financements récurrents et les taux de réussite extrêmement faibles des appels à projets nationaux (type ANR) ou internationaux nous ont conduit à ce système absurde où, après avoir de longues études, une expérience professionnelle conséquente (en général à l’étranger), des concours hypersélectifs de recrutement sur des postes de plus en plus rares, on se retrouve sans les moyens de travailler.

Les laboratoires sont remplis de chercheuses et chercheurs passionné.e.s et  excellent.e.s, d’ingénieurs d’étude et de recherche, de personnel administratif et en soutien à la recherche, à qui l’on ne donne plus les moyens de travailler. Et maintenant on nous colle une loi de programmation censée améliorer l’attractivité et l’excellence du système en le précarisant encore plus, en renforçant encore le financement sur projet, où la compétition prime sur la collaboration, et bien sûr en renvoyant une hypothétique augmentation de budget aux prochains gouvernements. Formidable.

Pas sûr de vouloir faire ce métier pendant encore 10 ans.

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